Publié le par Hélène R. dans les rubriques Amour, Dérivations existentielles, Poésie, Prose

cons finement

Tu le ressens ce manque, dans les regards cette distance que t’inspire la crainte d’un mal invisible, l’envie d’être proche, si proche qu’on pourrait fusionner, s’écoulant l’un dans l’autre jusqu’à s’allonger en flaque sur le sol. Tu le ressens ce vide, l’énergie entre les êtres qui ne passe plus, aucune onde de plaisir en croisant une âme inconnue, tu la ressens cette misère de vie, errance entre soi-même et les rayons vides, les pensées s’entassent et s’encensent à tourner à vide, nous autres on se perd en l’absence de ceux qui enflamment notre verbe vivre.* On se voit reproduire les mêmes gestes, se plaindre des mêmes choses, publier les mêmes mots, et oublier le reste, société au repos aura les yeux un peu plus collés au réveil, on a du mal à laisser passer les rayons du soleil à travers les fentes étroites de notre espoir qui piétine. Il paraît que certains et certaines s’enfuient et qu’ils tutoient leur désir, qu’ils se palpent la peau, qu’ils s’entrelacent dans le secret de leurs amours rapides, avant de se quitter anonymes dans les ruelles interdites, encore couverts de frissons, de sueur et de salive. Amoureux clandestins que le mépris des autorités excite, que l’érection des lois incite à se faufiler dans la nuit pour goûter aux plaisirs illicites. Paraîtrait que quelque uns et quelques unes s’écrivent des poèmes qu’ils s’envoient par courriers, qui parcourent les distances immenses qu’ils seraient prêts à décrire à pied, s’ils pouvaient rejoindre leurs amis et leur famille pour simplement s’asseoir à leurs côtés. Tu les ressens ces vibrations réfrénées, ces actions qu’on avorte, cet élan qu’on n’arrive plus à se donner. Tu la pressens cette routine qui va nous être imposée, les angoisses si pesantes qu’on ose à peine se les formuler, parce qu’on voudrait bien se réjouir encore un peu, parce qu’on avait des projets, et qu’avec un peu de temps et d’efforts, qu’avec un peu de chance… Enfin, tu la ressens cette petite mort, qui même dans les beaux jours parvient à te tendre les membres et à remplir ta cervelle de mille souvenirs hantés, de questions à moitié formulées, d’une poignée de remords qui suffirait à t’alourdir pour une éternité. Que faudra-t-il faire ; faudra-t-il se sauver ; qui faudra-t-il aider ? En attendant, attendons, que le temps passe, que les gens meurent, que la vie décide de notre place parmi ses petits rouages bien huilés et qu’on en oublie l’amour, les étoiles et les luttes pour notre liberté. Et qu’on s’endorme, le sommeil en cauchemars et qu’on ne s’endorme plus ensuite, de peur de de nouveau les rencontrer. Paraît que certains disent que les choses vont changer, que les vents vont tourner, que dans notre cœur la manivelle va relancer doucement la musique, qu’on s’aimera encore plus fort après avoir été si longuement séparés, qu’on fera l’amour et des enfants et la fête, y’en a qui y croient dur et fort à tout ça, y’en a toujours eus pour penser contraire, y’en a qui espèrent. Tu la ressens ta conscience qui même à toi t’échappe, qui prend son indépendance, maintenant qu’elle se libère de tes habitudes sociales, qu’elle entre en résonance avec le monde de façon plus globale, tu les entends ton corps et ton âme qui repartent à la poursuite de leurs rêves, pas les tiens les leurs, pas les leurres, les leurs. Tu l’écoutes cette voix ? Après tout ça ça sera pareil si on ne décide pas maintenant du changement, on vieillira pareil, on s’éteindra pareil, alors peut-être qu’on devrait justement tout s’offrir avant qu’on n’ait vraiment plus rien à perdre, que le regret sincère de ne pas avoir pris en mains quand il le fallait son destin.

photo. Lilly Formaleoni

*inspiration : « Inflammation du verbe vivre », de Wajdi Mouawad.