Publié le par Hélène R. dans les rubriques Dérivations existentielles, Prose

Brouhaha

Seule la solitude parvient à réveiller mes états d’âme, sans alcool, sans ami avec qui me mettre à nue je me noie, aventurière par passion je m’ennuie quand il s’agit de penser à ma profession, le futur ne me semble qu’être une succession de nuits sans boire ou de nuits sans toi.

Si seulement je pouvais me satisfaire du bonheur qui m’entoure, je suis aimée, je suis ma voix, oui mais entendent-ils que je suis triste chaque soir ? Chacun sait comme il est difficile de n’être qu’avec soi, de n’être qu’un espoir, qui peu à peu se meurt car il ne se meut pas.

Sale cet état d’esprit malade, ce corps recroquevillé de ne savoir où aller, où s’enfuir, ou du moins quoi faire de ses dix doigts. Tous un peu plus détestables à force de s’interroger sans voir que d’autres ont cessé de se lamenter déjà, qu’il accomplissent désormais, qu’ils pratiquent leur art, que l’on contemple dans le noir, en rêvant secrètement d’être à leur place.

Souriante, silencieuse, aimable, trop soucieuse qu’ils m’invitent à leur table, je les regarde.

Et ils passent. Je les regarde et ils passent.

Le temps, les bateaux ou les autres, je les regarde et ils passent, et je voudrais leur gueuler quelque chose d’important qui les fasse s’arrêter, s’il vous plaît, mais ils s’en vont ou je m’en vais sans que nous ne nous soyons vraiment rencontrés.

Parfois j’aimerais choisir un homme, n’importe lequel que je trouverais un peu joli à regarder, un homme calme et sincère et nous pourrions nous raconter toute la tristesse et tout le mal qui s’entassent depuis tant d’années et même en rire et pourquoi pas pleurer.

Moi je voudrais.

Moi je voudrais que mes questions restent sans réponses, trouver quelqu’un avec qui poursuivre mes errances, devenir un nuage de fumée, de poussière et de cendre suffisamment léger pour pouvoir s’envoler, me débarrasser de ma honte, retrouver le goût de la danse et ne faire que tourner, tourner, tourner, à une vitesse si folle que je verrais les images autour se déformer.

Trop de formes, trop de phrases, trop de corps séparés, je veux qu’un tremblement de Terre viennent bousculer nos idées, qu’on ne dise plus « bonjour », « pardon », « oui mais… », qu’on s’enlace, qu’on se donne de l’amour dans le regard avant même le premier mot prononcé, qu’on s’autorise nos failles, qu’on sache avouer qu’on a été blessé, qu’on se pardonne.

Et ces formes et ces phrases nous assomment, nous remplissent peu à peu de mots qui ne sont pas les nôtres et les autres, qui eux aussi ont cessé de chercher à comprendre, nous disent qu’on a l’air d’aller mieux. Plus en colère, plus en détresse, plus rien. Mais ça fait moins de vagues quand par temps de tempête on accepte la noyade. Quand on s’accorde à dire que l’on créée le mal si on l’invoque, ou qu’il n’existe plus si on le cache et que d’ailleurs les femmes s’y complaisent ou le camouflent mal.

Moi je voudrais.

Moi je voudrais que l’on parle de tout ce qui nous passe par la tête, à n’importe quel moment de la journée, que l’on s’écoute sans forcément s’identifier, que l’on accepte le dégueulasse, le terrifiant, le laid, que l’on déborde de saleté, qu’elle s’échappe par tous nos pores au lieu de rester là à moisir pour l’éternité.

C’est parce que ça ne sort plus que ça se transforme en manque, ça a besoin d’être exprimé, ça se cogne contre toutes les parois des interdits, mais ça veut, c’est là et ça hurle comme un animal en cage, c’est le mal lui aussi qui veut vivre hors du déni et de l’oubli, qui existe et qui y a droit, quel que soit le mot sale qu’on ait choisi pour le définir.

Qu’on n’ait plus à s’interdire de vivre sous prétexte d’avoir peur, ça n’existe pas la peur si on le décide, c’est un mauvais stratagème qu’on utilise parfois pour justifier le vide.

Je veux dormir,

je veux sortir

mais je n’ai pas d’énergie.

Je veux rentrer pour m’ennuyer,

je veux sortir pour m’amuser

mais je bois.

Je veux sentir qu’on m’aime,

qu’on m’entend, qu’on m’inspire.

Je veux dormir, mais j’attends au comptoir.

Je veux rugir,

parler, mentir, hurler, m’offrir,

je veux me taire et rester dans le noir,

je veux sentir que la vie s’en va quelque part.

photo. Hélène Ruchon